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Les peuples africains croient surtout au rêve prémonitoire: ils offrent des sacrifices pour que les bons rêves se réalisent, mais aussi pour que les mauvais ne se concrétisent pas. Dans les tribus amérindiennes, l'adolescent découvre dans ses rêves son identité et son destin, souvent à l'occasion de rites et d'épreuves initiatiques. Ils guident aussi la tribu pour la chasse, la médecine ou la guerre. Les civilisations antiques, égyptiennes, grecques et romaines, bâtissent des temples où l'on vient pour dormir et faire interpréter ses rêves. Ils sont même utilisés dans l'explication et la recherche de moyens de guérison pour certaines maladies. On découvre dans la Bible de nombreux récits, les "Somnia a deo missa" ( les Songes envoyés de Dieu) qui influencent les destins de Jacob, de Moïse ou du prophète Daniel. Les rêves y sont perçues comme des manifestation de la volonté divine. Cependant le Livre de la Sagesse met aussi en garde contre les songes: "capables d'égarer les êtres humains, de donner des ailes aux sots et de punir les méchants"... Cet aspect ambivalent se retrouve dans le Talmud
(commentaires rabbiniques des textes bibliques). Le rêve n'a de valeur
que "selon l'interprétation qui en est donnée".
Dans le Nouveau Testament,
Joseph, écoutant ses rêves reflets de la volonté de
Dieu, prend Marie comme épouse, échappe à la colère
d'Hérode et fuit en Egypte avec sa famille. Les trois rois mages
découvrent eux aussi en rêve les intentions criminelles (j'allais
dire pas très catholique...) du roi Hérode, et ils quittent
discrètement la Palestine.
L'importance des rêves transparaît aussi dans de grandes oeuvres non-religieuses:Apparus au XIIe siècle, les Romans Arthuriens sont issus d'une tradition orale celtique transmise par les conteurs du pays de Galles, d'Irlande et de Bretagne. On y raconte les aventures extraordinaires d'une chevalerie confrontée à un univers magique et dangereux. Le but ultime est de découvrir le Graal, vase sacré sensé avoir été la coupe du Christ lors de la Cène et utilisé pour recueillir son sang lors de son agonie sur la Croix. Seul ce vase est capable de rendre au royaume sa prospérité. "De nombreux épisodes sont émaillés de rêves énigmatiques. Ils guident les chevaliers dans leurs aventures solitaires. L'interprétation en est faite par Merlin, ou par des moines et des ermites retirés au plus profond des forêts. Ces légendes celtiques sont suspectées d'hérésie. Les thèmes très puissants des romans arthuriens sont repris et adaptés à la morale chrétienne. Finies l'aventure et les amours des chevaliers. La nouvelle quête privilégie la chasteté et la piété. Galaad, chevalier pieux et indemne de toute atteinte de l'amour humain, est admis à contempler le Graal, puis, tel Élie ou Hénoch, il est emporté loin de ce monde. L'Eglise, l'Inquisition et le rêve: L'Église, en croisade contre les infidèles,
doit à tout prix garder son unité. En 1179, le concile de
Latran condamne l'hérésie cathare,
prélude à plus de 20 années de guerres fratricides
contre les "purs". L'Inquisition, créée en 1184 traque les
hérétiques coupables de haute trahison. En 1252, le pape
Innocent IV autorise l'usage de la torture.
Pourquoi parler de ça ? Parce que l'étude des rêves est assimilée aux pratiques de sorcellerie et de magie. Mieux vaut oublier les rêves bibliques, l'exemple de Joseph et des traditions millénaires. Le rêve est traqué et éliminé par les prières nocturnes et le lever très matinal des ordres monastiques. "Avant que s'achève le jour, Dieu créateur de l'univers,Leur contenu est considéré comme diabolique et l'interprétation en est interdite. Les individus soupçonnés d'avoir de telles activités sont recherchés et dénoncés, traités comme des hérétiques, privés de leurs biens, torturés et parfois brûlés. Pendant 800 ans, ces mesures vont peser très lourd sur la vie quotidienne, intellectuelle et religieuse occidentale : le sommeil, le rêve, l'amour et la sexualité éloignent l'homme du bien, de Dieu et le livrent au mal, au démon... Sous le Premier Empire, les règles qui
restreignent les libertés de pensée et d'expression sont
maintenues, les anciennes interdictions religieuses sont reprises dans
le
code pénal.
Jusqu'en 1992, la loi (française) interdit l'étude du rêve, fonction naturelle commune à l'homme et à tous les mammifères. Malgré ces oppositions légales et
religieuses, l'intérêt pour les rêves renaît au
XIXe siècle et profite de l'affaiblissement du pouvoir de l'église.
L'occultisme
devient
à la mode: cercles spirites, écriture automatique et tables
tournantes font passer les longues soirées d'hiver...
"Au dessous de la surface lumineuse qui s'offre à l'observation intérieure s'étend une région obscure et inaperçue, peuplée de phénomènes psychologiques dont nous ne saisissons que les derniers effets diversement combinés et modifiés... Chaque fait conscient plonge ses racines dans l'inconscient".L'existence d'une activité psychique méconnue devient une certitude. Des savants, des écrivains et des hommes célèbres prennent note de leurs songes influençant leurs découvertes et leurs oeuvres. Assez connue, l'anecdote concerant le chimiste August von Kekule 1826-92): dans un rêve, il "voit l'image d'un serpent qui se mord la queue", il imagine alors un noyau cyclique avec six atomes de carbone pour expliquer la structure du benzène qui lui échappait encore. A ses débuts, la physiologie moderne n'accorde aucune importance au sommeil. Selon Maury, le cerveau se repose la nuit. Le rêve est un fonctionnement incohérent des neurones attendant le retour de la conscience claire :S. Freud est neurologue à Vienne depuis 1886. Il s'intéresse à l'hypnose et aux hystéries. En 1900, il publie son "Interprétation des rêves". Les observations de Freud montrent comment certaines pulsions refoulées au cours de la petite enfance jouent un rôle essentiel au cours des névroses. Le refoulement crée ensuite un désir qui tente d'accéder à la conscience dans les phases de sommeil léger, alors que la fonction de refoulement des pulsions est affaiblie. Une censure psychique les transforme en rêve et les rend méconnaissables. Les pensées et les images des jours précédents, les restes diurnes, fournissent au désir, au contenu latent, un déguisement qui conduit au contenu manifeste du rêve. En résumé:
"Ces pulsions refoulées peuvent être
déplacées et travesties vers des images différentes,
ou même opposées...
Donc, un homme équilibré, sans pulsions refoulées, ne rêve pas, ou rarement. Tout l'héritage du passé, (mythologie,
songes bibliques, rêves initiatiques...) est réinterprété
- dévalorisé - par cette nouvelle clé des songes.
Tout est expliqué par les refoulements. Quelle tristesse...
La Sagesse est-elle dans l'écoute des rêves ? La nuit porte-t'elle vraiment conseil ? On dirait parfois que le rêve veut "attirer l'attention". Prenons le cas de celui qui a perdu la clé de sa cave depuis une quinzaine de jours. Dans un rêve, il voit cette clé, tombée derrière sa machine à laver. Le lendemain, il retrouve sa clé égarée, derrière cette stupide machine ! La "conscience onirique" est parfois plus performante que la conscience diurne. L'inconscient enregistre et traite à sa manière des informations subliminales que la conscience ignore ou néglige. Dernières étapes: découverte du sommeil paradoxal en 1958-60; la physiologie dispose enfin de moyens adaptés à l'étude fine du système nerveux central. L'enregistrement du sommeil ( la polysomnographie) met alors en évidence un phénomène totalement imprévu, le sommeil paradoxal, que sous-tend une nouvelle fonction neurophysiologique: la théorie unitaire du sommeil ( un seul état - le sommeil - opposé à la veille) est renversée. Puis avec les progrès de la biologie moléculaire, les chercheurs se lancent à la découverte des mécanismes et des substances hypnogènes ( déclenchant le sommeil). (parce que compter les moutons.. c'est pas tip-top...) ![]() |